En bref : le 28 septembre 1997, Apple lançait « Think Different », sa campagne culte célébrant les rebelles et les inadaptés — à un moment où l'entreprise n'avait, selon Steve Jobs lui-même, plus que 90 jours de trésorerie devant elle. Nous sommes en 2026 : Apple, devenue le mastodonte le plus riche du secteur, attaque OpenAI en justice pour vol de secrets industriels, pendant que Jony Ive — l'homme qui a donné sa forme physique à toute l'ère « Think Different », de l'iMac à l'iPhone — dessine désormais le futur matériel d'OpenAI. Alors, en 2026, qui incarne vraiment l'esprit de cette campagne ? Cet article pose la question, sources à l'appui, sans y répondre à la place du lecteur.
Ce que dit le dossier judiciaire
Le 10 juillet 2026, Apple a assigné OpenAI devant le tribunal fédéral du district nord de Californie, l'accusant d'avoir orchestré un pillage de secrets industriels « à tous les niveaux » de l'entreprise. Deux profils sont au cœur de l'affaire : Tang Tan, 24 ans de maison chez Apple avant de devenir directeur du matériel chez OpenAI, et Chang Liu, ingénieur système senior parti après huit ans chez Apple. Le 31 août, l'analyse forensique du MacBook de Chang Liu — restitué par ses avocats — a été versée au dossier : Apple y voit la preuve qu'il aurait exploité un schéma de circuit confidentiel sous LTspice — un logiciel de simulation de circuits électroniques utilisé par les ingénieurs matériel pour tester une conception avant de la fabriquer — en mars 2026, déjà employé par OpenAI, et qu'il aurait demandé à une collègue de détruire des preuves une fois l'enquête interne découverte.
OpenAI n'a pas nié l'essentiel des faits matériels, mais a changé de terrain : les 6 août et 1er septembre, l'entreprise a demandé le rejet de la plainte en pointant ce qu'elle présente comme des failles côté Apple — des allégations qui restent à prouver devant un tribunal, mais qui s'appuient sur un cas précis cité dans sa requête du 6 août : un manager Apple serait resté connecté au compte iCloud personnel de Chang Liu après son départ pour l'aider à transférer des fichiers, et lui aurait ensuite redemandé de l'aide sur des questions techniques liées à d'anciens projets Apple. Un cas isolé, documenté par des échanges de textos versés au dossier — à mettre en perspective avec la réputation bien établie d'Apple en matière de sécurité au départ d'un collaborateur, une politique réputée stricte de longue date, en particulier depuis l'ère Steve Jobs (accès coupé sans délai, restitution du matériel sur-le-champ). Rien n'indique, à ce stade, que ce cas reflète une pratique généralisée plutôt qu'un lapsus individuel.
L'argument juridique qu'OpenAI construit à partir de cet exemple est, lui, bien réel en droit américain : selon le principe des « mesures raisonnables », consacré par le droit fédéral américain (Defend Trade Secrets Act) et repris par la quasi-totalité des États, une information n'est légalement protégée comme secret industriel que si son détenteur a effectivement pris des dispositions sérieuses pour en préserver la confidentialité. Reste à voir si un tribunal jugera qu'un incident isolé suffit à remettre en cause l'ensemble du dispositif de sécurité d'Apple — ou s'il le traitera, au contraire, comme l'exception qui confirme une politique par ailleurs stricte.
1997 : quand « Think Different » sauvait une Apple exsangue
Peu de gens qui citent « Think Different » aujourd'hui se souviennent dans quel état se trouvait Apple au moment de son lancement. À l'été 1997, Steve Jobs venait tout juste de reprendre la main sur l'entreprise qu'il avait cofondée, et la situation était, selon ses propres mots rapportés par Computerworld, à « 90 jours de trésorerie » avant la cessation de paiement. Quelques semaines plus tôt, Microsoft avait injecté 150 millions de dollars dans Apple pour maintenir l'entreprise à flot — un geste autant stratégique que symbolique, au moment même où Apple se posait en dernier rempart contre l'hégémonie de Windows.
C'est dans ce contexte de quasi-faillite qu'est née la campagne, conçue à l'agence Chiat/Day sous la direction de Lee Clow, à partir d'une esquisse du directeur artistique Craig Tanimoto inspirée du tableau surréaliste de Magritte Ceci n'est pas une pipe. Le texte, coécrit par Rob Siltanen et Ken Segall, ouvrait sur une formule devenue culte : « Here's to the crazy ones. The rebels. The troublemakers. » — aux fous, aux rebelles, aux fauteurs de troubles. Le film publicitaire rendait hommage à des figures comme Einstein, Gandhi ou Muhammad Ali. Apple n'était alors ni la plus grosse, ni la plus riche, ni la plus sûre d'elle — elle jouait, précisément, la carte de l'outsider qui n'a rien à perdre.
2026 : qui incarne aujourd'hui « les fous, les rebelles » ?
C'est là que le parallèle devient intéressant, et qu'il n'y a pas de réponse évidente. D'un côté, Apple en 2026 n'a plus rien d'un outsider : environ 4 700 milliards de dollars de capitalisation boursière, ~467 milliards de revenus sur douze mois, ~129 milliards de bénéfice net. Elle occupe, structurellement, la position qu'occupait Microsoft en 1997 : celle du géant installé qui peut se permettre d'attaquer en justice un acteur plus jeune et plus fragile financièrement.
De l'autre côté, un fait concret mérite d'être connu : Jony Ive — le designer qui a donné sa forme physique à toute l'ère « Think Different », de l'iMac original à l'iPhone, en travaillant main dans la main avec Steve Jobs pendant plus de vingt ans — a rejoint OpenAI en 2026 pour y diriger un projet de matériel grand public, après le rachat de sa startup io. Sam Altman, interrogé sur ce choix, a déclaré que Steve Jobs serait « damn proud » (« sacrément fier ») de voir Ive travailler avec lui, selon des propos rapportés par Mark Gurman de Bloomberg. Le matériel promotionnel d'OpenAI associant Altman et Ive suggère, selon la lecture qu'en fait le journaliste Scott Rosenberg (Axios), qu'Altman se positionne en héritier implicite de Jobs.
Rosenberg conteste justement cette comparaison : il relève qu'Altman privilégie la vitesse de sortie des produits là où Jobs visait le perfectionnisme, et qu'Altman est revenu à la tête d'OpenAI en quelques jours après son limogeage de novembre 2023, quand l'exil de Jobs loin d'Apple avait duré plus d'une décennie. Deux lectures s'affrontent donc, et cet article ne tranche pas laquelle est la bonne : on peut voir dans OpenAI l'héritière légitime de l'esprit « Think Different » — une entreprise qui brûle des milliards sur un pari jugé fou par une partie du monde financier, portée par l'homme qui a façonné l'esthétique de cette époque — ou au contraire juger cette filiation usurpée, une opération de communication calquée sur un mythe qu'elle n'a pas gagné le droit de revendiquer.
Le détail le plus frappant reste peut-être celui-ci : en 1997, c'est Apple qui recevait une bouée de sauvetage de son plus grand rival (Microsoft) pour survivre à un pari risqué. En 2026, c'est Apple qui poursuit en justice l'entreprise où travaille désormais l'homme qui a le plus contribué à construire son propre mythe fondateur. Que l'on trouve cette inversion ironique ou sans rapport véritable avec le fond du dossier judiciaire — qui reste une affaire de vol de secrets industriels, pas de philosophie d'entreprise — dépend entièrement du regard que l'on porte sur l'affaire.
Le dénouement le plus probable : un chèque, pas un verdict
Il y a une hypothèse qui mérite d'être posée clairement, et qui tempère toute la discussion qui précède : rien ne dit que ce procès désignera un vainqueur. Aux États-Unis, entre 90 % et 95 % des litiges civils se terminent par un accord amiable plutôt que par un jugement — un ordre de grandeur largement documenté par les praticiens du droit, même si aucune étude unique ne fait autorité sur le chiffre exact. C'est particulièrement vrai pour les affaires de secrets industriels, où les deux parties ont souvent intérêt à éviter qu'un procès public n'expose davantage encore leurs pratiques internes.
Le précédent le plus proche de l'affaire Apple-OpenAI le confirme. En 2017-2018, Waymo (filiale de Google) avait poursuivi Uber pour vol de secrets industriels sur la conduite autonome, après le départ d'un ingénieur, Anthony Levandowski, parti fonder une startup rachetée par Uber avec des fichiers confidentiels en poche — un scénario presque calqué sur celui de Chang Liu. Le procès s'est arrêté net, cinq jours seulement après son ouverture, sur un règlement à l'amiable : Uber a cédé à Waymo l'équivalent de 245 millions de dollars en actions. Aucun verdict de culpabilité, aucun vainqueur ni perdant officiellement désigné — seulement un chèque, et chaque camp libre de raconter l'issue à sa manière.
Si l'histoire se répète, la question « qui a gagné le procès Apple-OpenAI » n'aura peut-être tout simplement pas de réponse formelle — et encore moins celle, plus large, de qui incarne le mieux l'esprit « Think Different ». Le tribunal doit encore se prononcer sur la demande d'Apple d'accéder au Mac mini de Chang Liu et d'obtenir une procédure accélérée de communication de pièces — la phase qui, dans l'affaire Waymo-Uber, avait justement précédé de peu le règlement amiable.
Ce qu'il faut retenir pour votre entreprise à Bruxelles : indépendamment de qui l'emporte entre ces deux géants, l'affaire est un cas d'école sur la protection de la propriété intellectuelle lors du départ d'un collaborateur. La défense d'OpenAI ne fonctionne que parce qu'Apple a été laxiste sur des points basiques : comptes personnels utilisés à des fins professionnelles, restitution du matériel trop lente, accès non coupé après le départ. Un protocole de départ écrit, appliqué sans exception, reste la meilleure — et la moins chère — des protections, quelle que soit la taille de votre structure.
Sources et références
- TechCrunch — Apple sues OpenAI over alleged trade secret theft, 10 juillet 2026
- TechCrunch — OpenAI says Apple's own security practices undermine its trade secrets case, 6 août 2026
- 9to5Mac — Apple reveals forensic evidence from ex-employee's MacBook in OpenAI suit, 31 août 2026
- Daring Fireball — Apple Reveals Forensic Evidence From Chang Liu's MacBook in OpenAI Lawsuit, 1er septembre 2026
- 9to5Mac — OpenAI calls trade secret dispute "a mess of Apple's own making", 1er septembre 2026
- MacBidouille — Procès Apple-OpenAI, S1E3 : le MacBook d'un ex-ingénieur Apple entre dans la danse, 3 septembre 2026
- Cornell Law School, Legal Information Institute — Trade secret — définition juridique et principe des « mesures raisonnables » de protection
- Computerworld — The untold story behind Apple's 'Think Different' campaign (contexte de quasi-faillite d'Apple en 1997, genèse créative de la campagne)
- Axios — Sam Altman lays claim to Steve Jobs' mantle (Scott Rosenberg, 24 mai 2025) — citation d'Altman sur Jony Ive, analyse critique du parallèle avec Jobs
- Fortune — Before he revolutionized tech with Steve Jobs, Jony Ive wanted to quit Apple. Now he's forging a new power pairing with OpenAI's Sam Altman
- CNBC — Uber-Waymo lawsuit settlement, 9 février 2018 — règlement à l'amiable pour 245 millions de dollars en actions, cinq jours après l'ouverture du procès
- Magna Legal Services — Percentage of Cases That Settle Before Trial — estimation de 90 à 95 % des litiges civils américains réglés avant procès
- StockAnalysis.com — AAPL — capitalisation, revenus TTM et bénéfice net, cotation vérifiée le 3 septembre 2026
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